C’était le temps des coccinelles, celle de ma mère me déposait parfois le dimanche devant la bâtisse de mes grand parents, puis s’envolait ailleurs, me laissant jouer seul dans le jardin à la recherche d’autres bêtes du bon dieu. Celles-ci se cachaient souvent sur les tiges des rhododendrons, sous les pierres ou dans la mousse qui prenait peu à peu possession de ce terrain laissé à l’abandon.
A seize heures ma grand-mère m’ordonnait de rentrer. Le moment était venu pour moi de m’installer à table, bien rangé comme une pièce de famille entre les tasses de thé, le beurre doux et les fourchettes à gâteaux.
On entendait frapper à la porte, entraient alors madame Rose cheveux blancs bleus, Madame Hugo cheveux blanc verts, Madame Genêt cheveux blancs jaunes, et d’autres encore dont les noms m’échappent un peu plus que la créativité surprenante d’un coiffeur de village rôdé à l’exercice complexe de la mise en pli.
Plongé dans un décor étrange, baigné de cette lumière jaune qu’ont les attentes qui s’éternisent sur la toile cirée, le phonographe éteint et la machine à coudre à pédale, j’admirais cette façon qu’elles avaient d'être entre elles, de se sentir au chaud tandis que leurs vies s’enfonçaient dans un dernier hiver. Elles goûtaient désormais les plaisirs immédiats, la satisfaction d’être assises, la pâte à tarte, l’occasion de passer un collier autour du cou, collier serti de pierres aussi vieilles qu’elles étaient vieilles. J’écoutais les conversations et plus particulièrement ces quelques phrases qu’elles réservaient aux souvenirs de guerre. Sous ma chaise alors, les chars roulaient sur le plancher, des bataillons adverses contournaient les fauteuils et des hordes de soldats minuscules prenaient d’assaut nos tranchées nichées entre les lames du parquet. D’un geste du doigt je propulsais quelques obus, d’un murmure j’envoyais des missives à mes généraux, profitant ainsi de ma position stratégique sur les hauteurs de la table à manger. Qui d’autre mieux que moi pouvait protéger ces femmes dont les maris semblaient s’être évaporés dans l’histoire, partis s’inscrire sur des stèles, où s’aligner en bataillons anonymes dans les livres scolaires ?
Aujourd’hui quand l’envie m’en prend, je cherche à l’heure du goûter, un vieux salon de thé, ou l’un de ceux décoré style après guerre qu’on trouve parfois au cœur des vieux passages parisiens… Et si la clientèle est trop jeune, je n’entre pas. Je lève les yeux au ciel et je cherche une coccinelle.

Les larmes au yeux de cette douceur, quel talent d'écriture...merci
et j'écoutais par hasard en même temps ceci :
Blonde Redhead "The dress"...et comme un fait exprès, c'était parfait.
Rédigé par : isa | 23/03/2009 à 14:12
Je regarde par le trou de la serrure,j'entends le tic-tac de la pendule. Et puis tout s'anime, fragile.
Rédigé par : magwann | 24/03/2009 à 00:11
wow...
Rédigé par : balbc | 24/03/2009 à 07:39
Magnifique de talent et d'émotions
Rédigé par : Sophie M. | 03/04/2009 à 21:12
je suis fan depuis toujours mais je suis aussi à chaque fois surprise par l'écriture de fish qui s'adapte aux circonstances, aux lieux, aux êtres racontés.
Il est là où l'on ne l'attend pas.
Et que dire de cette émotion si forte qui se dégage de ces mots ? J'en ai encore le coeur qui bat.
Je suis fan depuis toujours, vous l'ai déjà dit ?
Rédigé par : karine | 04/04/2009 à 12:27