L'appartement est coquet. Un joli deux pièces tout en longueur dans un bel immeuble haussmanien au coeur d'un quartier périphérique. En face, un large couvent en brique bouche l'horizon. De temps à autre, des Frères franciscains apparaîssent à ses fenêtres exigües. Ils logent au-dessus de la chapelle. Pas moyen pour eux d'être en retard aux vêpres ou mâtines... Je leur fais coucou de temps à autre quand je joue sur le balcon. Ils me font des signes. Non, Pierre, il ne faut pas arroser les passants ou jeter mes Duplo par-dessus bord... J'ai 6 ans.
Ma grand-mère m'appelle. Je rentre. Elle a toujours peur que j'attrape froid. Même en plein été. Ici, dans cette pièce étroite et allongée, tout est bibelot, bois d'acajou, cuir fané, rideaux de soie empesée,
papiers peints à motifs dorés. Le "cosy chic" années 30. Ma grand-mère ouvre le bahut art-déco. Il serait superbe si on pouvait le voir de loin. Là, pas moyen de prendre du recul. Livré en 1939 avec un chausse-pied, il a pris racine et les meubles se sont accumulés. Sur ce buffet, depuis cette date, des lévriers en régule, figés dans une pose imbécile, courent après un lapin invisible...
Ma grand-mère est ronde et toute petite. Ses cheveux sont blancs. Enfin, mauves, la couleur de teinture des dames âgées trop parfumées... Elle bouscule la porcelaine hongroise et le cristal ébréché... Que cherche-t-elle ? Ca y est, elle a trouvé : une large tasse en très fine porcelaine ouvragée, posée sur une soucoupe délicate, décorée d'une scène d'adoration religieuse kitchissime. Un communiant agenouillé sur un prie-Dieu contemple le Calice et le Saint Sacrement. Il porte fièrement un brassard de soie blanche, sous le regard de Saint Joseph, de l'enfant Jésus et d'une nuée de chérubins flottant dans un ciel nimbé et pourtant rayonnant. Une scène d'adoration eucharistique revue par les précurseurs de Pierre et Gilles...
Nous sommes en 1974; le rituel tranquille du goûter peut commencer, parenthèse entre "Poly à Venise", "Les Robinsons suisse" ou "Belle et Sébastien"... La boîte de palets bretons est déjà sur la table. Des "Roudor". Toujours des "Roudor". Toujours une boite entière. Tirer la languette rouge, retirer la 1ère enveloppe, plier le papier gauffré, s'emparer d'un biscuit, le poser sur la soucoupe...
Après, il y a le lait bouillant, versé précautionneusement. Depuis la guerre, on a gardé l'habitude. Il faut toujours laisser le lait bouillir 5 minutes pour tuer les microbes. Pas grave. Rien ne sert de se presser. Il faut encore ajouter le sucre brun, 3 ou 4 morceaux, trempés lentement dans le lait, grignotés rapidement par le breuvage. Ils fondent un par un entre les doigts, jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien ou presque, juste quelques grains de sucre sur les doigts humectés... Attention, ne pas se brûler !
Maintenant, il faut délivrer le communiant. Il est englouti, recouvert de lait, et quand le goûter avance, il réapparaît. Première pile de palets avalés, les Saints et le divin chérubin me sourient. Deuxième pile déglutie et je retrouve les beaux cheveux châtains du communiant en extase. La 3e pile... Ah, elle est délicate à gérer. Le lait refroidissant, une fine peau se forme à la surface. Beurk. Un enfant a-t-il déjà aimé voir ses gâteaux englués dans cette enveloppe de crème ? Il faut la retirer avec la vieille cuillère en argent. Voilà. L'opération minutieusement accomplie, le goûter peut reprendre. La 3e pile dégage donc le brassard du communiant, sa génuflexion inconfortable. Quant à la 4e et dernière pile, elle révèle une inscription en lettre d'or : souvenir de 1ère communion.
J'apporte enfin la tasse à mes lèvres. Il faut remuer un peu pour que le sucre envahisse le lait. J'incline la tasse vers mes lèvres, renverse la tête pour que le sucre accumulé coule lentement dans ma bouche. Je garde la tête longtemps en arrière. Un peu de patience... Voilà. L'index vient finalement récupérer le sucre resté au fond de la tasse... Le goûter est achevé. Je retourne devant les Visiteurs du mercredi. Je crois que j'aime Soizic Corne.

Très joli...
Rédigé par : Zoridae | 23/02/2009 à 21:18