Cela fait bien longtemps, hélas, que je n’ai plus cédé à cette terrible mais délicieuse tentation traditionnelle de nos chères contrées industrialisées…
Le goûter. Tentation terrible diététiquement incorrecte lorsque vous passez la barre des 15 ans. « Evitez de grignoter entre les repas » qu’ils nous disent. J’ai faim, moi. Peut-être est-ce plus de la gourmandise, qui s’éveille lorsque j’allume la télévision après le boulot, à l’heure où fleurissent les publicités sucrées. Mais qu’importe. Je suis disciplinée. Je tiens à ma ligne et à mes convictions raisonnables qui me limitent à trois repas par jours. Hélas…
Le goûter. Tradition sucrée délicieuse que les bien-pensants de la vie saine et sportive ont tôt fait de transformer en rituel fruité light, davantage motivé par la récupération purement énergétique aux taux de glucides contrôlés que par la douceur d’un réconfort pâtissier au chocolat et au taux de lipides indécent…Goûter ou grignotage ? La frontière est bien mince…
Oui, je suis une fille. Une femme. Une trentenaire. Une lectrice de magazines aux égéries fines et frustrées, auxquelles pourtant je rêve de ressembler.
Et le goûter n’est plus pour moi qu’un souvenir délicieux de chocolat chaud chez ma grand-mère, après l’école, servi fumant dans un bol Minnie Mouse, à peine franchie la porte de la maison…
Papy est venu me chercher à la sortie. La cloche a sonné, j’ai attrapé mon bonnet et l’ai enfilé à la va-vite, en courant vers le portail pour retrouver les bras protecteurs de mon grand-père. Il sent encore l’après-rasage, à moins que ce ne soit son parfum ? Mais il sent bon. Et il a les mains chaudes. Je glisse la mienne au milieu, il souffle pour la réchauffer. Puis on commence à marcher, ma main toujours dans la sienne, Comptant mes pas pour arriver au passage pour piétons. Un, deux, trois…
Combien fallait-il de pas pour arriver jusqu’à la maison ? Une centaine ? Je ne sais plus, je n’ai jamais pu compter jusque là. Mais au bout de la rue, lorsque pointait le bout du toit, je savais déjà que mamie m’attendait, la casserole sur le gaz, le chocolat en train de s’épaissir dans le lait qui chauffait…
Et mon bol Minnie.
Mon bol à moi.
Mamie a déjà tout préparé, comme d’habitude.
Je ne prends même pas la peine d’enlever mon écharpe, je suis déjà attablée devant mon délice crémeux, et mamie, ça la fait rire. Elle allume la télé, les émissions aux dessins animés japonais bruyants pour enfants sages fans de Dorothée commencent. Et mon bonheur à moi, c’était juste ça.
Ma mamie à côté de moi, mon papy dans son bureau, mon chocolat chaud devant moi. Quelques petits beurres que je trempe avec gourmandise, un, deux, trois… Combien ? Je ne sais plus. Je n’ai jamais pu compter, ça non plus. Mais au rythme des mangas colorés, j’en ai certainement beaucoup mangé… Au fil des années.
Et puis j’ai grandi. Le collège, le lycée. Papi n’est plus venu me chercher. Le chocolat et les biscuits que je trempais ont disparu aussi. Le monde des adultes vous ôte bien plus que vos illusions enfantines. Il vous enlève aussi vos plaisirs innocents en vous culpabilisant d’être trop normal.
Mais je ne suis pas irréprochable. Et pourquoi le goûter serait-il une faiblesse après tout ? Qui a dit qu’il ne valait pas mieux un petit bout de gâteau au chocolat de des gélules homéopathiques anti-stress ? Qui a dit que la vérité, c’était de se contrôler en permanence ?
Et si on essayait juste de s’écouter un peu plus, d’être un peu plus naturels, d’être un peu moins superficiels ?
Peut-être ressortirais-je un jour mon bol Minnie. J’espère que ce jour viendra bientôt, et que ce sera moi, cette fois, qui rira. Qui rira devant mon petit bout de chou, le nez rouge de froid, et qui me regardera, un sourire en moustache de lait chaud au dessus de la lèvre, tout heureux de son bonheur tout simple, tout doux.

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